INGER FRIMANSSON
 

Bonne nuit, mon amour

Bon nuit, mon amour

Prologue

L'avion se posa à Arlanda à dix-huit heures quinze. Il avait pris du retard durant le vol vers Londres et ils avaient manqué leur correspondance. Tous les avions en partance pour Stockholm étaient complets. Ils n'auraient jamais réussi à obtenir de places avant le lendemain matin si la représentante de l'ambassade n'avait pas piqué une colère. Elle s'appelait Nancy Fors et était restée calme et un peu triste durant toute la durée du vol. Cet emportement subit étonna Justine.

Ils furent les premiers à quitter l'avion. Deux policiers en civil montèrent à bord et les firent sortir par un accès de service.

" Malheureusement les journalistes ont déjà réussi à apprendre que tu venais ", dit l'un d'entre eux, dont Justine ne saisit pas bien le nom.

" Ce sont de véritables hyènes. Il faut qu'ils taillent tout en pièces pour s'en repaître mais on va les duper. "

 

Ils la firent monter à bord de leur propre voiture.

Ce qui la frappa, ce fut la lumière, cette lumière pure et froide et cette verdure presque fragile. Elle avait oublié que c'était comme ça. Elle en discuta avec Nancy Fors, ton pays ne te manque jamais, comment arrives-tu à vivre là-bas avec cette chaleur ?

" Je sais bien que c'est provisoire ", répondit-elle. " Absolument tout sera intact à mon retour, ici, à la maison. "

Ils passèrent la sortie vers Sollentuna et Upplands Väsby. Il était dix-neuf heures trente.

Le policier qui conduisait dit :

" Ah oui… au sujet de cette fille, Martina. Ses parents veulent te rencontrer. "

" Vraiment ? "

" C'est important pour eux de pouvoir le faire. "

Elle tourna le visage vers la fenêtre. Elle vit un petit bois avec des troncs blancs.

" Bien sûr ", dit-elle. " Ça ne pose aucun problème. "

Première partie

Chapitre 1

Le froid : celui qui pique et assainit. L'eau : une masse grise et vivante, de la soie !

Pas de ciel, non, aucun contraste, elle ne le supportait pas, cela lui faisait trop mal aux yeux. Mais les nuages, qui avaient tendance à s'amonceler et à s'amasser, signes annonciateurs de neige.

Et cette neige sèche allait tomber du ciel et tourbillonnerait telle de la fumée sur les chemins. Elle arracherait ses vêtements et se laisserait transpercer par le froid.

Là-bas elle avait tenté d'invoquer cette situation précise, la sensation que procurent des cristaux de glace. Le corps tout entier tendu, elle avait fermé les yeux pour faire apparaître cette lumière qui émane d'un rivage nordique par un jour de printemps quand la glace commence à fondre.

Elle n'y était jamais parvenue. Pas même lorsque les convulsions dues à la fièvre qui secouaient son corps tétanisé atteignaient leur paroxysme et que Nathan la couvrait de vêtements, de chiffons, de rideaux et de tout ce qui pouvait lui tomber sous la main.

Elle était glacée mais ce n'était pas la bonne sorte de froid.

 

En avant, en avant, elle court.

Tu ne m'as jamais vue comme ça.

En avant, en avant, se propulse le corps massif, les pieds légers comme des feuilles dans les baskets. Seulement quelques jours auparavant, Justine les avait achetées dans un magasin de sport de Solna, après les avoir essayées. Un jeune homme aux dents blanches comme de la craie et aux cheveux brillants et ondulés lui avait fait subir un véritable examen clinique : il l'avait laissée courir sur un tapis roulant et avait filmé les mouvements de ses pieds. Pendant qu'elle courait, elle serrait les poings, fort, fort, effrayée à l'idée de perdre l'équilibre, effrayée à l'idée qu'il la trouve ridicule. Une femme de cinquante-cinq ans avec de l'embonpoint, à l'idée qu'il puisse percevoir quelque chose de désespéré dans sa façon de serrer les genoux l'un contre l'autre.

Il l'observa d'un air sévère.

" Tu cours en canard ", constata-t-il.

Elle le regarda d'un air dubitatif. "

Si, je t'assure. Mais ne t'inquiète pas pour ça. Tu n'es pas la seule dans ce cas, presque tout le monde le fait. "

Elle descendit du tapis roulant. Les cheveux sur sa nuque lui semblaient légèrement humides.

" Ça signifie que tu cours de travers. Tu appuies ton poids sur la plante de tes pieds de cette manière et, par conséquent, tu uses tes semelles en biais. "

Et il souleva ses vieilles bottes d'hiver et les tendit vers elle.

" Regarde, tu peux le constater par toi-même. "

" Mais pourtant je ne cours jamais, je n'ai jamais couru. "

" Ça n'a aucune importance. Tu marches en canard dans tous les cas. "

" Je me dandine ? "

Une tentative de plaisanterie. Il rit, par politesse.

Elle acheta les baskets, elles coûtaient tout juste moins d'un billet de mille. Il la gratifia d'un petit discours : ça s'avérerait rentable à long terme de miser sur la qualité, on pouvait se faire mal si on se risquait à courir avec de mauvaises baskets, se blesser, se faire un claquage musculaire. Surtout quand on avait pas du tout l'habitude.

Les chaussures étaient de la marque Avia. Elle pensa à l'avion quand elle la vit.

A la fuite.

 

Se rapprocher de l'horizon.

Son bonnet bleu foncé enfoncé sur le crâne, elle avait entamé la montée vers Johannelundstippen. Penchée en avant, elle courait, des petits groupes d'oiseaux verts s'envolaient de leurs nids d'herbe. Silencieuse mais menaçante, elle les interrompait dans quelque occupation d'importance, elle avec son corps humain haletant, son souffle sifflant et haletant.

 

Nous sommes en train de nous éloigner l'un de l'autre.

Non !

Tu devrais me voir à présent, tu serais fier de moi, je pourrais te suivre au bout du monde et tu te retournerais et me regarderais avec tes yeux pâles comme le ciel, voici Justine, celle que j'aime, elle peut marcher sur les murs comme une mouche.

Comme un pou.

 

Tout en haut, au sommet, le vent était fort et lui arracha des larmes. Là, en bas, les maisons s'étalaient partout. Elles ressemblaient à des cartons, alignées en un foisonnement de rues et de culs-de-sac, entourés de parterres de rosiers bien entretenus. La maquette devait avoir été précisément comme ça, la maquette en plâtre originelle de l'architecte.

Elle faillit marcher en plein milieu des restes d'un feu d'artifices, quelques bouteilles et des gobelets en plastique. Un groupe de personnes étaient montées ici pour qu'on les voit mieux durant la nuit du nouvel an, pour tirer plus haut que tous les autres. Pour ensuite, éméchées, redescendre en titubant, s'efforçant de retrouver le chemin pour rentrer chez eux.

 

De temps à autres, elle prenait la voiture pour se rendre au nouveau centre d'équitation de Grimsta. Les jours de semaine, ce n'était pas difficile de trouver une place pour se garer. Des chevaux, elle n'en voyait que rarement. Si, une fois, dans la prairie boueuse juste à l'extérieur, des bêtes au garrot très haut avec le museau sur le sol tels des aspirateurs. Elle ne put distinguer le moindre brin d'herbe.

Justine fut saisie d'une envie de faire claquer la paume de ses mains, juste pour pouvoir observer une réaction spontanée. Pour que les yeux d'un des chevaux, peut-être ceux du dominant, deviennent fous et qu'il parte au grand galop, sans se rendre compte que des clôtures le cernait de toutes parts ; la panique aidant, il n'aurait bientôt plus qu'une seule idée en tête : s'échapper. Et les autres le suivraient, fous de terreur ; ils s'élanceraient dans la boue et perdraient tout sens de l'orientation.

Bien sûr, elle ne le fit pas.

A gauche de la patinoire débutait une piste éclairée. Elle ne la suivit pas jusqu'au bout mais la quitta au-dessus de la zone humide en contrebas des immeubles, dépassa le parking à côté des bains publics de Maltesholm et remarqua que la vitre de l'une des caravanes alignées n'avait toujours pas été réparée. Elle continua de descendre vers l'eau puis courut un moment le long du rivage.

Quatre canards s'éloignèrent en se dandinant. On n'entendait pas un bruit. On était en janvier et il faisait plusieurs degrés au-dessus de zéro. Pendant plus d'une semaine il avait plu sans discontinuer mais, cette après-midi là, le ciel était pâle et blanc.

Elle inspira par le nez.

Des amas de feuilles jonchaient les bas-côtés de la pente et le processus de décomposition semblait s'être arrêté. Elles étaient brunes et glissantes et ne ressemblaient pas encore tant que ça à du cuir.

Comme là-bas.

Pas un bruit, pas un oiseau ni même une goutte qui tombe, juste le bruit étouffé de ses propres foulées cadencées lorsqu'elle s'élança à l'assaut de la côte, puis leur écho quand elle parvint au pont de bois sur lequel elle fut vraiment à un cheveu de tomber. L'humidité due à l'eau avait provoqué la formation d'une plaque traître sur laquelle les semelles de ses Avia dérapèrent.

Non, on ne s'arrête pas ! On ne faiblit pas maintenant ! Ses poumons lui brûlent, un râle sifflant et régulier. Elle repousse ses limites à présent, comme si elle était lui, Nathan.

Tu serais fier de moi, tu m'aimerais.

 

A l'intérieur de la maison, elle s'arrête, juste derrière la porte, s'appuie contre le mur et délace ses baskets. Se débarrasse du reste de ses vêtements, la tenue rouge coupe-vent, le caleçon long, le soutien-gorge de sport et la culotte. Elle se tint les jambes écartées, tendit les bras et laissa la transpiration s'évaporer lentement.

L'oiseau descendit en volant d'un endroit quelconque là-haut. Le bruissement de ses ailes. Il piailla et piaula de plus belle. Il se posa dans ses cheveux et s'accrocha fermement à l'aide de ses serres vigoureuses et brillantes. Elle tourna la tête ; il lui procurait la sensation d'un poids chaud, là-haut, au milieu de son crâne.

" Est-ce que tu m'as attendu ? ", demanda-t-elle. " Tu sais que je viens toujours. " Elle lui caressa le dos et le fit descendre. En poussant un piaillement acariâtre, il disparut dans la cuisine.

Elle s'étira sur l'épais tapis de la salle à manger comme elle l'avait appris dans un cours de gym à la télé. Elle n'avait jamais particulièrement tenu à participer à des activités de groupe. Sauvage, Nathan avait dit d'elle. Au début, c'est ça qui l'avait attiré plus que tout.

Elle était encore grande, mais le temps qu'elle avait passé là-bas avait laissé son empreinte sur elle, elle avait l'air plus mince même si la balance indiquait toujours soixante-dix huit kilos. Elle resta un long moment sous la douche, faisant glisser l'éponge sur son ventre, le long de ses cuisses et au creux de ses genoux.

Là-bas, il ne s'était pas écoulé un seul jour sans qu'elle se languisse des douches européennes propres, d'un sol sur lequel se tenir et de murs recouverts de faïence.

Martina et elle s'étaient baignées dans l'eau jaune du fleuve mais l'odeur de vase et de boue s'infiltrait dans les pores et il n'y avait pas moyen de s'en débarrasser. Au début, elle avait eu du mal à y entrer, elle avait pensé à ce qui pouvait bouger sous la surface, des serpents, des piranhas, des sangsues. Un matin, ils avaient été obligés de traverser les rapides tout habillés. Il n'y avait pas d'autre chemin. Après cela, elle n'avait plus eu peur. Elle s'essuya soigneusement et s'enduit de lait pour le corps. Le flacon de Rome était presque vide à présent, celui qui avait la même forme penchée que la tour de Pise. Elle le découpa à l'aide de ciseaux et racla le fond avec son index. Elle considéra un instant son visage dans le miroir, marbré de rouge à cause de la chaleur et plus de toute jeunesse. Les traits de maquillage autour des yeux, exactement comme elle l'avait toujours fait, et ce depuis les années soixante. On n'était jamais parvenu à lui faire perdre cette habitude.

Pas même Flora.

 

Vêtue de sa tenue d'intérieur verte, elle se rendit dans la cuisine et se servit une assiette de lait caillé. L'oiseau s'était installé sur l'appui de fenêtre, il la fixait d'un œil et piaulait comme s'il était mécontent. Un merle restait sans bouger, là, dehors dans l'allée, enrobé de sa graisse d'hiver et les plumes en bataille. L'hiver, leur chant se modifiait. Il devenait monocorde et strident comme si quelqu'un pinçait une corde de guitare trop tendue. L'autre chant, celui qui était à la fois mélancolique et jubilatoire, cessait généralement vers la fin de l'été et revenait à la vie à peu près vers la fin du mois de février. De la cime d'un arbre très élevé.

Durant toute sa vie, Justine avait habité dans la même maison, au bord de l'eau à Hässelby Villastad. C'était une petite maison de pierre étroite et haute, suffisante pour deux ou trois. D'ailleurs, ils n'avaient jamais été plus nombreux, à l'exception de la courte période durant laquelle le bébé était là.

Il ne restait plus que Justine à présent, elle pouvait disposer les meubles comme elle le souhaitait. Pourtant, jusqu'à présent, elle n'avait quasiment rien déplacé. Elle dormait dans sa chambre de jeune fille au papier peint aux couleurs passées et ne pouvait imaginer s'installer dans la chambre de papa et de Flora. Le lit y était fait comme s'ils allaient rentrer à n'importe quel moment et, plusieurs fois par an, Justine retirait le couvre-lit et changeait les draps.

Leurs vêtements étaient suspendus dans le dressing : les costumes et les chemises de papa à gauche et tous les petits ensembles de Flora de l'autre côté de la penderie. Les chaussures étaient recouvertes d'une épaisse couche de poussière. Elle pensait parfois qu'elle devrait la retirer mais ne s'était jamais donnée la peine de se baisser et de les ramasser.

La commode, elle l'époussetait lorsqu'il lui prenait l'envie de prendre soin de quelque chose. Elle passait un coup de chiffon à carreaux sur la glace du miroir et déplaçait légèrement la brosse à cheveux et les petits flacons de parfum. Un jour, elle avait tenu la brosse à cheveux devant la fenêtre et avait contemplé les longues mèches de cheveux gris. Elle s'était mordu l'intérieur de la joue très fort et avait très rapidement arraché l'une des mèches. Ensuite, elle était allée sur le balcon et y avait mis le feu. Elle s'était consumée en dégageant une odeur piquante, s'était recroquevillée et avait disparu.

La pénombre avait commencé à s'installer. Elle se trouvait dans la salle du haut à présent, elle plaça une chaise à côté de la fenêtre et se servit un verre de vin. Les eaux du lac Mälar scintillaient, là, dehors ; des lueurs projetées par l'éclairage extérieur de la maison voisine dansaient sur l'eau. Celui-ci fonctionnait avec une minuterie, le minuteur égrenait son tic-tac dans l'obscurité. Il y avait rarement quelqu'un à la maison et elle ignorait également qui y vivaient.

C'était tout aussi bien.

Elle était seule.

Elle était libre de faire exactement tout ce qu'elle décidait. Ce qui devait être fait. Pour qu'elle puisse atteindre la plénitude absolue. Qu'elle puisse devenir une personne forte et vivante, comme toutes les autres.

Elle y avait le droit.

 

Chapitre 2

Il avait passé les vacances de Noël chez ses parents. Des jours tranquilles, où il ne se passait rien. Le réveillon de Noël avait été beau avec les arbres parés de givre. Sa mère avait accroché un lampion au vieux bouleau, exactement comme elle le faisait lorsqu'ils étaient petits et il se remémora leur excitation pleine de rires à lui et à Margareta, dès leur réveil le matin du réveillon de Noël.

Sa mère réclamait toujours avec insistance qu'il soit présent à la maison pour Noël. Et qu'aurait-il pu faire d'autre ? Ce qui ne l'empêchait pas de se faire prier, il la laisser le supplier et l'implorer, comme s'il lui fallait continuellement entendre à quel point il comptait encore pour elle.

Ce que son père en pensait, il ne le savait pas vraiment. Kjell Bergman était un homme qui montrait rarement ses sentiments. À une seule occasion, Hans Peter l'avait vu perdre contenance, avait vu une lueur de souffrance passer sur son grand visage aux formes arrondies. C'était la nuit où la police était venue. Lorsque Margareta était sortie de la route. Cela faisait dix-huit ans à présent et, à cette époque, Hans Peter vivait encore chez ses parents.

La mort de sa sœur avait, en ce qui le concerne, entraîné la nécessité de repousser son déménagement. Il ne restait plus que lui à présent. Et ses parents avaient eu besoin de lui.

Il avait vingt-cinq ans quand c'était arrivé et il était en plein travail de structuration de son avenir. Il étudiait à l'université, la théologie et la psychologie. Quelque part tout au fond de lui, il éprouvait le désir de quelque chose de plus élevé, il s'imaginait revêtu de vêtements noirs à l'allure sévère et éprouvait quelque chose qui se rapprochait de l'apaisement.

Il resta chez eux pendant trois ans. Ensuite, il fit ses valises et s'en alla. Ses parents s'étaient remis à parler ensemble. Dans les premiers temps, ils s'étaient tus, ils restaient assis dans leur fauteuil devant la télé telles des statues et ne disaient pas un mot. Comme s'ils voulaient se punir l'un l'autre, comme si, d'une manière irrationnelle, ils considéraient que c'était de la faute de l'autre si Margareta avait quitté la route.

Elle n'avait son permis que depuis une bonne semaine et c'était leur voiture qu'elle utilisait ce soir-là, une Saab de l'année 1972. Sans qu'on ne parvienne jamais à déterminer la raison pour laquelle elle avait quitté la route à proximité de Bro pour foncer tout droit dans un bloc de béton.

La voiture avait été complètement démolie.

 

Sa chambre était restée inutilisée pendant plusieurs années. Sa mère y entrait parfois et fermait la porte. Quand elle en ressortait, elle se rendait directement dans sa chambre, se déshabillait et se mettait au lit.

Hans Peter en souffrait, lentement et sur un ton qui se voulait convaincant, il commença à essayer de la convaincre de le laisser y entrer et la vider. Elle finit par céder.

Il avait nettoyé la chambre de sa sœur, remisé ses affaires personnelles au grenier et s'était approprié son lit et le joli petit bureau. Ses parents n'avaient pas réagi, ils n'avaient pas pipé le moindre mot, pas même lorsque le vide semblait vouloir tout aspirer depuis la chambre nettoyée. C'est vrai qu'il s'y était pris méticuleusement, il avait lessivé les murs avec de la lessive de soude, avait passé un balai à franges sur le plafond et avait nettoyé aussi bien les fenêtres que le sol.

Sa mère avait toujours parlé d'une salle à manger.

" Maintenant, vous l'avez ", avait-il dit. " Maintenant, je l'ai préparée. "

Et il avait balancé le catalogue Ikea sur la table du salon et les avait finalement amenés à le feuilleter et à le regarder. Son père avait un peu rechigné, avait grincé des dents et était resté silencieux. Sa mère avait pleuré. Mais, petit à petit, ils avaient accepté. Il les avait amenés à accepter, à comprendre que Margareta ne reviendrait jamais et que transformer sa chambre en quelque chose de plus pratique qu'un musée ne constituait pas une offense à sa mémoire.

Mais, en réalité, c'était vraiment uniquement lorsqu'il était à la maison qu'ils mangeaient dans cette pièce. Pour lui faire plaisir. Hans Peter ne pensait pas qu'il leur arrivait d'avoir des invités. Ils n'en avaient pas eu avant non plus alors pourquoi auraient-ils changé à présent. Uniquement parce qu'ils avaient une salle à manger ?

C'était comme s'ils n'avaient plus que la force nécessaire pour accomplir le simple labeur quotidien. Son père était continuellement fatigué. Il avait travaillé comme carrossier mais il était à la retraite depuis bien des années. Son dos l'avait lâché.

Sa mère avait enseigné dans un collège.

Hans Peter se souvenait d'une occasion où Margareta avait reproché à ses parents de s'isoler. Elle devait bien avoir dans les treize ans et avait commencé à devenir un peu insolente. Son père l'avait attrapée par le haut du bras et l'avait plaquée contre le mur.

" Nous vivons à notre manière et si ça ne convient pas à la demoiselle, elle n'a qu'à déménager. Nous nous en sortons très bien sans avoir besoin d'une kyrielle d'étrangers qui viennent fourrer leur nez dans nos affaires. "

Ce fut l'une des rares occasions où il se mit en colère.

 

Il chercha à s'éloigner d'eux. Il trouva un appartement à Hässelby Strand. C'était proche du métro, proche de la nature, il aimait marcher, il aimait bouger. Il poursuivit ses études mais sans que cela mène à quelque chose de concret. Quand il commença à s'inquiéter du remboursement de son prêt étudiant, il prit des petits boulots, il se balada en vélo et distribua du courrier, il fit des sondages d'opinion pour le compte du SIFO. Cela ne lui rapportait pas grand chose mais il n'avait pas de gros besoins non plus.

A la bibliothèque d'Åkermuntan, qui était le centre commercial de Villastaden, il rencontra Liv Stevensson, qui venait d'obtenir son diplôme de bibliothécaire et qu'il épousa par la suite. De passion, il ne fut jamais question, ni d'un côté ni de l'autre. Ils s'appréciaient l'un l'autre, un point c'est tout.

Ce furent des noces simples, mariage à la mairie puis repas chez Ulla Windbladh en compagnie de leurs parents les plus proches.

Son frère tenait un hôtel en ville. Hans Peter y entra en tant que portier de nuit. Ce n'était évidemment pas vraiment l'idéal, surtout pour une personne qui venait de se marier et dont on attendait qu'il honore sa jeune épouse comme il sied à un homme marié.

Il n'y eu jamais aucun enfant non plus et, peu à peu, leur activité sexuelle cessa tout bonnement.

" Nous avons une autre sorte de relation ", pensait-il généralement, convaincu qu'elle était sur la même longueur d'ondes.

Elle ne l'était pas. Un samedi soir, quatre ans après leur mariage jour pour jour, elle lui expliqua qu'elle voulait divorcer.

" J'ai rencontré quelqu'un d'autre, " dit-elle en tirant nerveusement sur le lobe de l'une de ses oreilles, un peu effrayée comme si elle s'attendait à recevoir un coup.

Il était parfaitement calme.

" Bernt et moi allons ensemble. D'une toute autre manière que toi et moi. Soyons honnêtes, nous n'avons en réalité jamais eu grand chose en commun. Rien de plus que la littérature. Et on ne peut pas vivre de la littérature et de rien d'autre. "

Un chagrin s'infiltra en lui, léger et fluctuant, il enflait puis refluait.

Elle le prit dans ses bras, ses petites mains froides sur sa nuque. Il n'en finissait plus de déglutir.

" Tu es quelqu'un de bien ", murmura-t-elle. " Il n'y rien qui cloche chez toi, ça n'a rien à voir… mais on ne se voit presque jamais et Bernt et moi en sommes venus à… "

Hans Peter acquiesça.

" Pardonne-moi, dis-moi que tu me pardonnes. "

A présent, elle pleurait, les larmes coulaient le long de ses joues, restaient suspendues à la pointe de son menton, lâchaient prise et étaient aspirées par son pull. Le nez rouge et brillant.

" Il n'y a absolument rien qui soit véritablement à pardonner ", dit-il d'une voix pâteuse.

Elle parla à nouveau du nez.

" Tu n'es pas en colère contre moi alors ? "

" Plutôt déçu, en fait. Que ça n'ait pas fonctionné. "

" On a peut-être besoin d'un peu plus de… fougue ? "

" Oui. C'est peut-être ça. "

 

Dès le jour suivant, elle quitta l'appartement. Elle n'emporta que le strict nécessaire et alla s'installer chez Bernt. Plus tard dans la semaine, elle revint avec une fourgonnette qu'elle avait louée dans une station-essence. Ce fut une surprise pour lui. Elle n'avait jamais aimé conduire.

Il l'aida à descendre ce qui lui appartenait. Il conserva la plupart des meubles et ustensiles de ménage. Bernt avait déjà un foyer où il y avait tout ce qui fallait. Il habitait dans une maison de lotissement sur Blomsterkungsvägen.

" Je peux t'inviter à prendre une tasse de café ou pas ? " demanda-t-il lorsqu'ils eurent fini.

En réalité, il n'en avait pas envie, en réalité, il voulait qu'elle s'en aille pour qu'il puisse se retrouver seul. Il ne comprenait pas pourquoi il avait dit ça, les mots lui avaient juste échappé.

Elle hésita un peu mais finit par accepter. Ils s'assirent ensemble sur le sofa mais lorsqu'elle voulut poser le bras sur lui, il se raidit.

Elle déglutit.

" Alors tu es quand même en pétard contre moi ? "

C'était la première fois qu'il l'entendait utiliser un tel langage. Il en fut si surpris qu'il éclata de rire.

 

Plusieurs années plus tard, il les rencontra à Åkermyntan, chargés de cartons de nourriture. Des enfants les accompagnaient. Elle lui dit leurs noms mais il les oublia sur le champ.

Le nouvel homme était grand et costaud avec un ventre très rebondi. Il portait un pantalon de survêtement.

" Une bedaine ", pensa Hans Peter mais sans aucune agressivité.

Liv s'était coupé les cheveux qui étaient devenus bouclés.

" Viens boire un verre à la maison un de ces jours ", proposa-t-elle. L'homme à côté d'elle approuva de la tête.

" Mais oui ? Viens. Nous habitons là-bas, à Backlura. Il faut juste prendre le bus, le 119. "

" Oui ", répondit-il sans conviction.

Liv attrapa la manche de sa veste.

Je ne voudrais pas que nous nous perdions totalement de vue ", dit-elle.

Il baissa les yeux vers le visage impatient des enfants. Celui sur lequel son regard tomba était une fille. Elle le considérait d'un air hostile.

" Non ", répondit-il. " Ce ne sera pas le cas. "

 

Il arrivait que sa mère lui fasse des reproches. Elle avait souhaité avoir des petits-enfants. Elle ne le disait jamais ouvertement mais elle montrait un enfant dans le journal et émettait quelque commentaire désolé. Ou à la télé, elle allumait de préférence la télé juste à l'heure des programmes pour enfants, L'île aux Enfants et autres Manèges Enchantés.

Cela l'exaspérait mais il ne le lui montrait jamais.

Il fréquenta différentes femmes, les ramenait parfois à la maison et les présentait, essentiellement pour qu'elle puisse continuer à espérer.

Il savait qu'il avait déçu ses parents, sans profession digne de ce nom, ni famille.

Il ne pouvait rien leur reprocher, bien au contraire.

Tout aurait été différent si ce truc avec Margareta ne s'était pas produit. Ça lui avait fait perdre le contrôle de sa vie.

 

Le jour de Noël, il commença à pleuvoir et la pluie continua à tomber pendant plus d'une semaine. Sa mère fit de son mieux pour le gâter. Elle prépara des petits plateaux de petit-déjeuner et quand il était dans son lit en train de se réveiller, il l'entendait gratter discrètement à la porte.

" Mon grand garçon ", murmurait-elle en posant le plateau sur la table de chevet. Dans ces moments, il avait envie de se blottir contre elle, de pleurer. Mais il avait un goût amer dans la bouche et il restait sous la couverture, sans bouger.

 

Il resta jusqu'au jour suivant le réveillon de la nouvelle année. Il ne tint pas plus longtemps. Leur haleine, leur manière de mâcher, le son de la télé qu'ils ne pouvaient s'empêcher de mettre si fort. Ils avaient tous les deux plus de soixante-dix ans. L'un d'entre eux allait évidemment casser sa pipe en premier. Il ne savait pas pour lequel cela serait le plus difficile de rester, seul.

Ils se connaissaient depuis qu'ils avaient vingt ans.

Il se languissait de son appartement frais et silencieux, il pourrait déboucher une bouteille de vin, faire des mots croisés et écouter la musique de son choix, Kraus et Frank Sinatra.

A sa mère, il dit qu'il était invité chez de bons amis à lui pour fêter le nouvel an.

 

Il était à peine rentré que le téléphone sonnait.

Une de ses connaissances féminines.

" Merde ", pensa-t-il. Rien de plus.

" Comment vas-tu ? " dit-elle de sa voix menue de gamine.

" Bien, je viens juste de rentrer à la maison. "

" Tu es allé chez Kjell et Birgit ? "

Elle ne les avait rencontrés qu'une seule fois mais s'était pourtant comportée de manière familière.

" Oui. "

" C'est bien ce que je pensais, j'ai essayé de te joindre. "

" Ah bon… "

" Hans Peter ? Est-ce que je peux venir chez toi demain ? Est-ce qu'on peut fêter nouvel an ensemble ? "

Il aurait pu dire qu'il aller travailler à l'hôtel mais il ne put s'y résoudre.

 

Elle arriva et elle s'était fait belle. Il ne se souvenait pas qu'elle était si mignonne. Il comprit qu'elle faisait des efforts, pour lui, et il eut mauvaise conscience.

Ils s'étaient rencontrés chez de bons amis communs. Ensuite ils avaient un peu flirté. De manière sporadique, ça n'avait rien de sérieux. Mais il l'avait emmenée chez ses parents à Stuvsta.

" Tu me trouves collante ? " demanda-t-elle sans tourner autour du pot. " Une femme n'est pas vraiment censée prendre des initiatives. Et ce genre de trucs, alors… "

" Mais non ! " " Non, bon, enfin, je suis là maintenant. "

Elle avait apporté de la nourriture, deux cartons pleins, ainsi que du vin et du champagne.

Ok, pensa-t-il. Après tout, si c'est ce qu'elle veut.

Il y avait quelque chose chez elle qui l'excitait. Plus qu'il n'en avait fait l'expérience avec qui que ce soit d'autre. Quelque chose dans sa manière de tenir sa tête, d'avoir l'air coupable.

Il avait un peu peur de sa propre force.

Après, elle sortit immédiatement du lit.

Il savait que ça n'avait pas été bon pour elle, que c'était allé trop vite. Il pensa qu'il devrait lui dire mais ne trouva pas les mots.

Nous le referons, pensa-t-il. Après.

 

Ils mirent la table ensemble et elle ne dit pas grand chose mais après avoir bu la moitié d'un verre de vin, elle se mit à pleurer.

" Eh… ", dit-il d'un ton inquiet. " Qu'est-ce qu'il y a ? "

Elle ne répondit pas mais pleura de plus belle.

Il jeta sa fourchette sur la table.

" Je suis une grosse merde ! " cria-t-il.

Elle se tourna sur le côté et resta silencieuse.

" Ma petite puce ", dit-il calmement. " Mais est-ce que tu tenais absolument à venir ici ? "

" Je t'aime vraiment bien, tu m'as manqué, tu m'as manqué pendant tout ce putain de Noël. "

Il se leva et fit le tour de la table, la prit par les bras et l'attira contre lui.

" On finit de manger ? "

Elle prit un mouchoir et acquiesça.

 

Après le repas, elle s'endormit dans le sofa, appuyée contre son bras. Elle respirait profondément et bruyamment. Il était assis dans une position inconfortable mais n'osait pas bouger de peur qu'elle ne se réveille et réclame quelque chose.

Un sentiment de désolation s'empara de lui.

Bon nuit, mon amour

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